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Diners cosmopolites

Chaque dimanche, Jim Haynes invite de parfaits inconnus à dîner chez lui à Paris.

Comment les soirées de cet Américain de 77 ans sont-elles devenues ces trente dernières années les dîners les plus courus de la capitale ? Pour le savoir, Catherine Galloway s’est rendue là-bas (1)

L’étoile de Mark Zuckerberg ne brillait pas encore au firmament du cyberespace quand, de son appartement parisien, Jim Haynes lança ce qui allait devenir une révolution du réseau social. Un vrai réseau social celui-là, où les gens se rencontrent vraiment et discutent dans une atmosphère chaleureuse et conviviale. Chaque dimanche soir ces 33 dernières années, Haynes a accueilli au minimum 70 personnes à dîner, voire le double en été. Un mélange détonnant de vieux amis, de parfaits inconnus, de gens du coin et de touristes de tous âges et toutes nationalités. Il suffit de demander à Haynes par email si on peut venir. Et Haynes ne sait pas vraiment dire non.

Arrivez à 20 heures et vous trouverez Haynes perché sur un tabouret dans sa minuscule cuisine, resplendissant dans son tablier rayé préféré. Les yeux brillants, il coche les arrivées sur sa liste d’invités et crie joyeusement noms et consignes : «Catherine, voici Theresa ! Et Hassan ! Et John et Marie ! Il est compositeur et elle photographe… Vous devez être Lucia, l’Espagnole… Première visite à Paris ? Venez donc ici ma petite… Voici Jorgen !»

C’est «le buzz», ce que Haynes préfère dans ses soirées dominicales. «La semaine dernière le buzz est arrivé très vite. Il y avait des groupes qui discutaient partout. J’aime ça, ça me rend vraiment heureux. Je m’assois et je me dis ‘Génial ! Tout le monde parle»

Une fois ses convives lancés, Haynes se fait oublier…

sans pour autant devenir un hôte négligent. «Je suis comme un remplaçant envoyé par l’entraîneur… Quand quelqu’un semble mal à l’aise, je le présente à d’autres»

C’est ainsi qu’il présenta un soir, anecdote devenue célèbre, une Française timide à un Allemand plus timide encore : «Aucun ne parlait la langue de l’autre. Ils restaient assis dans leur coin. Maintenant ils ont trois enfants et tous les cinq parlent anglais, français et allemand ! Vous voyez, j’ai fabriqué cinq Européens ici !», dit-il en riant.

Pour mon premier dîner chez Jim, mon mari et mes parents m’accompagnent. Je ne les vois pas de la soirée. Mes parents entament immédiatement avec Anthony de Los Angeles une discussion passionnée sur sa vie de scénariste (et un rien édifiante sur une rencontre avec Gordon Ramsay que la décence interdit de publier), pendant que mon mari parle physique nucléaire avec Claude, jeune retraité, et psychologie corporelle avec une jeune femme nouvellement établie à San Francisco après une vie épuisante dans la finance new-yorkaise. Nous prenons congé à minuit, à contrecœur.

Une autre fois, j’amène ma rédactrice en chef. Quatre heures plus tard, les photos qui illustreront cet article sont confiées à Guillaume, photographe de Vanity Fair, qu’elle vient de rencontrer. À un moment de la soirée, je la vois discuter avec une dame distinguée d’âge mûr, descendante par sa mère des brasseurs Guinness, puis je la retrouve riant sur la terrasse avec deux couples portugais, dont l’un l’invite à dîner à son retour à Londres. Elle a aussi rencontré à ce dîner six autres Portugais et trois Espagnols. Quel est donc le secret de Haynes pour, semaine après semaine, recréer cette alchimie qui, d’une marmite de chili maison, fait jaillir amitiés, mariages et opportunités professionnelles ?

«Il n’y a pas de plan de table», dit-il en haussant les épaules.

À vrai dire, il n’y a pas de table du tout. Buffets et plats à manger debout remplacent tables et chaises, obstacles aux interactions sociales. «Parfois dans un dîner classique impossible d’inviter A et B en même temps, puisqu’ils sont en froid ou en pleine rupture. Il y a plein de considérations sociales. Ici, nous avons 60 ou 70 personnes qui s’invitent elles-mêmes et sont plus réceptives. Savoir qu’elles viennent pour passer un bon moment est un plus, je pense»

Autre règle : pas de musique. Trop distrayante. «Les rires et les paroles deviennent la musique» À moins que trois drag queens ne soient de la partie. Ou un guitariste brésilien et un chanteur de jazz italien. Haynes fait alors une exception.

Très important également, le mélange. Pour Haynes la recette des meilleurs dîners est la suivante : «Deux ou trois Italiens pour le rire et deux ou trois Polonais pour la passion». La langue commune semble être l’anglais, et, d’où qu’il vienne, chacun parvient à se faire comprendre.

Et, bien sûr, la cuisine est rustique et réjouissante : lasagnes, haricots verts et pain…

Trois plats que plusieurs cuisiniers bénévoles se relaient pour concocter. Si Haynes les appelle ses « stars », il reconnaît que personne n’a encore égalé Cathy, celle par qui tout a commencé en 1978. Fraîchement débarquée de San Francisco dans un Paris inconnu, elle fut accueillie chez Haynes et le remercia de son hospitalité en cuisinant pour lui et ses amis. «C’était une danseuse toute fine, la dernière personne qu’on associerait à la nourriture, mais pour beaucoup de convives de cette soirée, c’est aujourd’hui encore le meilleur dîner que nous ayons jamais mangé»

Avec deux autres comparses cuisiniers, Cathy a écrit un livre de recettes inspiré des soirées de Haynes où tous les ingrédients y sont donnés pour 25 ou 100 convives. Haynes voit grand. À 77 ans, l’expat américain n’a aucune intention de s’assagir ou de ralentir le rythme. C’est que ces dîners dominicaux ne sont qu’une partie de son histoire. On lui doit l’ouverture dans les années 60 de la première librairie de livres de poche à Édimbourg, ville où il étudia, ainsi que la création du célèbre « Traverse Theatre » de la ville.

Vinrent ensuite Londres et les fêtes avec les Beatles et les Stones ou encore la création du « Arts Lab alternatif », puis Amsterdam où il lança un journal sur la liberté sexuelle et un festival de cinéma. Sans oublier la publication des guides touristiques « People to People » pour la Russie et l’Europe de l’Est (1). Point de monuments ou d’itinéraires mais des listes d’autochtones sympathiques «désireux de vous rencontrer». Un couch surfing version rideau de fer.

C’est maintenant VOUS que Haynes veut rencontrer,

après Yoko Ono ou le maire du VIe arrondissement (qui a « adoré ! »). Ses soirées ont même été reprises dans une récente publicité After Eight. Mais la plus grande fan de Haynes reste Madame Paupert, 84 ans, sa voisine du dessus, livrée à domicile chaque semaine. Et chaque dimanche soir, quand de nouveaux amis prennent congé, le «Merci d’être venus !» de Haynes résonne sur le pas de sa porte.

Pour vous inviter à dîner un dimanche chez Jim, envoyez-lui un email (de préférence quelques semaines à l’avance) à jim_haynes – wanadoo.fr ; participation proposée au coût des aliments : 25 €/personne (excédent reversé à Amnesty International). TOUTE l’ANNEE ! Son site Internet = www.jim-haynes.com

  • (1) Article paru en 3 langues dans « METROPOLITAIN » la revue d’Eurostar – juin 2011
  • (2) J’avais acheté un de ses guides …. en 93 ! je l’ai toujours et je suis allée à une de ses soirées quand j’habitais le 14°,

j’en garde un très bon souvenir … Je voudrais décliner cela au Mans … avec vous ?

Brigitte CASSIGNEUL, plus « citoyenne du monde » que jamais

Mise à jour : décembre 2017